
François Ribac
Hommages

Joëlle Le Marec : Hommage à François Ribac dans Revue d‘ANTHROPOLOGIES des CONNAISSANCES (RAC)
à paraitre :
- En français :
- En anglais :
- Simon Frith, Paul Harkins et Nick Prior : A tribute to François Ribac dans Popular Music.
Ami(e)s et collègues se sont rassemblés à deux reprises pour rendre hommage à François. Voici quelques extraits des discours qui y ont été prononcés. Ces deux réunions ont eu lieu en novembre 2024, puis en novembre 2025.
On a grandi et vieilli ensemble, même quand on vivait dans des lieux différents…
Une histoire partagée – de passions politiques – la « T3 » de la Ligue communiste révolutionnaire ; les attentes suscitées par les oppositions démocratiques dans les pays de l’Est ; les désillusions aussi ; et bien plus tard les numéros de Mouvements – mais aussi de fascination pour le surréalisme, de découvertes littéraires, picturales, et bien sûr musicales. C’est à François qu’on doit nombre de nos grands classiques, à commencer par les hilarantes mises en scène de Marthaler…
Car le partage, c’était aussi celui du sens de l’humour – celui, insolent, dévastateur de François, nourri de sa judéité…. François était un ami attentif, pudique, qui nous connaissait bien, comprenait parfois des choses qu’on ne savait pas nous-mêmes, respectait nos choix et nos goûts…
Irène Jami

…Je rencontre François pour la première fois il y a 38 ans, en 1986. Cette année-là, je reçois la commande de mettre en scène à Offenbach, une petite ville des environs de Francfort sur le Main, un spectacle adapté de Sur la route de Jack Kerouac….A Offenbach, je demande au commanditaire du spectacle de rassembler en plus des comédiens et comédienne, un petit ensemble de jazz avec lequel François se met immédiatement à répéter….
Je n’en mène pas large mais j’essaie de donner le change devant la troupe. Je prends exemple sur François si solide, précis et joyeux avec ses musiciens. C’est la leçon que je prends avec lui : pas de passion triste, il faut faire franchement ce qu’on a à faire, conscient des difficultés sans jamais leur laisser l’avantage….
Durant sept années consécutives nous multiplions les collaborations. François accepte de devenir le compositeur du festival Harlekin Art que j’ai fondé à Bayreuth et Turin, avant de l’installer à Metz. Eva que j’ai connue à Berlin participe avec un groupe de jeunes comédiens. François compose pour son spectacle des chansons fabuleuses sur les Dolomites ou les bananes que les allemands de l’est viennent acheter à Berlin ouest le soir de la chute du mur. Ces deux-là se sont trouvés définitivement et je deviens leur ami à tous deux, si fier et touché par leur rencontre dans mon festival….
En 2019, renouant avec notre ancienne collaboration, je viens à Dijon pour participer au projet gigantesque du Grand Orchestre de la Transition. J’ai en charge le groupe des étudiants de l’université que j’initie au jeu du masque. Ils veulent représenter des entités non-humaines, glaciers qui fondent, torrents de montagne, inondations désastreuses, animaux qui fuient le réchauffement en s’enfonçant sous terre. Ils utiliseront des masques larvaires du carnaval de Bâle voisin sur une partition millimétrée composée par François. C’est eux qu’on voit sur la couverture du dernier livre de François, Arts de la Scène et Musique dans l’Anthropocène…
Didier Doumergue

…Et puis chacun a suivi sa trajectoire, sans pour autant se perdre mais un peu à distance, ne serait-ce qu’à cause des déménagements. Heureusement, l’amitié ne demande pas seulement du temps, elle en crée aussi, d’une autre qualité, par exemple avec les invitations toujours renouvelées de François et Eva à séjourner à St Valérien, un autre lieu de vie partagée avec le jardin extraordinaire qu’Eva y entretenait, avec la mer à moins d’une heure, avec l’attention et l’humour dont François faisait preuve envers nos filles.
St Valérien a été aussi la base d’une autre rencontre entre nous, cette fois autour de la musique et des sciences. François, l’autodidacte parfait, avait décidé de faire une thèse. Et il s’est mis à lire des sciences sociales de la culture comme il savait le faire depuis les années 80, en boulimique et dans des directions inattendues, en prenant notamment à bras le corps la question des savoir-faire, de l’apprentissage par la pratique, et de leurs rôles dans l’expérience musicale. Et comme le Jacotot de Rancière, capable d’apprendre et de penser par lui-même en disposant les relations avec l’autre de façon originale et propre, François a mobilisé ses amis, anciens et nouveaux. St Valérien cela a donc aussi été, de nouveau, des soirées, plus tout à fait des nuits, on vieillit, à parler bien sûr de la vie mais aussi des études sociales des sciences et des techniques. Avec pour point d’orgue, cet Avaleur de Rock fascinant avec ses pratiques, ses groupes, ses studios, ses supports, ses concerts, ses étiquettes…
De façon inattendue, cette entrée en force dans le monde de la sociologie de l’art, nous a aussi permis d’impliquer François dans une autre quête politique, celle portée par la revue Mouvements avec – tout particulièrement – ce numéro Techno, une histoire de corps et de machines dont la préparation a été faite de joies mais aussi de soucis, parce que l’amitié chez François, c’était aussi cela, la capacité à se disputer ET à se réconcilier.
Complice, camarade, acolyte, collègue, tout se brouille : un ami pour la vie…
Alors pour vous laisser, juste une citation, de « Racine carrée du verbe être » : « S’il est vrai que nous sommes plein de fantômes et que ces fantômes nous protègent comme nous protégeons ceux pour lesquels nous sommes des fantômes, alors je pense à vous que j’aurais aimés et je vous dis que vous êtes mes plus beaux fantômes. »
Ciao boy. Merci pour tout ce temps.
Jean-Paul Gaudillière
François était mon oncle et bien plus. Il a beaucoup compté dans ma vie. Son courage et son intégrité m’ont a la fois guidée et réconfortée. …
Je ne partageais pas toujours son intransigeance mais j’ai toujours respecte ses indignations, ses colères, sa droiture, sa capacité a se dresser…
Merci d’avoir incarné pour moi la possibilité d’une vie belle et sans compromission, de devenir adulte tout en gardant intact la pureté et la vulnérabilité d’un petit garçon de 63 ans, sans jamais se trahir , sans jamais renier, sachant voir et trouver l’amour et la beauté la où ils étaient…
François tu m’as offert ton amour et ta compréhension, et tu m’a aidée à avancer.
Merci François d’avoir embelli ma vie.
Julie Creven

…Et puis François nous a regardées, Flora et moi, et il nous a dit de venir voir un truc. Le truc, c’était deux guitares, une pour Flora pour s’accompagner au chant, et la LesPaul pour moi.
Avec Flora et François, on s’est assis là-haut, dans le micro studio ou ses guitares s’empilent jusqu’au plafond. Flora et moi, on a improvisé, François a écouté, et puis il a dit « les guitares sont adoptées ».
…Il m’a dit de venir enregistrer dans le Morvan.
Je suis venue avec un copain, on a sorti la basse et la LesPaul, on a joué et on a chanté. On a enregistré un truc horrible, que François a réparé comme il a pu.
On a enregistré un truc horrible, mais on a appris plein de trucs. François m’a écoutée jouer de la guitare classique, quand même. Il m’a dit qu’il était content que je n’aie pas abandonné. Le conservatoire était un peu réhabilité…..
….Quand j’entends de la musique que je ne connais pas, je pense toujours à François. Ça arrive souvent, d’entendre de la musique qu’on ne connaît pas.
La musique, chez nous, c’est une histoire de famille. Une famille où il y a François et Eva.
La LesPaul, elle me manquera pas. Sa musique fera beaucoup de chemin avec moi. Tout ce chemin pour lequel j’aurai voulu que François soit encore là.
Nadja Gaudillière-Jami
Cher François,
Je t’ai rencontré en 1993 alors que se jouait « Pour ramasser la rose » dans lequel Frédéric chantait. J’ai tellement vu ce spectacle, que j’en connaissais chaque chanson, chaque scène. Je découvrais une musique singulière, originale qui mêlait la comédie musicale, la pop, la musique classique et contemporaine. Elle portait en elle, quelque chose de lumineux qui me fascinait. Quelques mois plus tard, tu me faisais auditionner et depuis ce jour, tu n’as cessé de me faire confiance pour porter ton univers musical aussi bien à la scène…
Tu as été à l’égard des musiciens, des chanteurs, des personnes que tu choisissais pour partager tes spectacles, d’une grande loyauté, d’une grande fidélité. Tu as été un précurseur, un homme à la pointe du progrès, proposant des défis en avance sur ton temps tels que l’utilisation de loop et de la table de mixage sur scène…
Marie Faye

…Peut-être que parmi les mille choses qu’on pourrait évoquer ici pour sentir tout ce qui vit grâce à toi entre nous tous, je choisis quelques-unes, parmi tant d’autre possibles, pas forcément les plus évidentes…
…Par exemple, ta manière de poser des questions.
Comme on a écrit pas mal ensemble et que pour chaque texte il y a eu de très nombreuses conversations, ce qui m’a frappée rapidement c’est lorsque tu disais ou tentais ou proposais quelque chose, et que tu posais la question de ce qu’on en pensait (« qu’est ce que tu en penses ? » ), ce n’était jamais rhétorique. Ce n’étaient pas les mêmes questions que celles qu’on pose souvent pour forcer un peu une réaction, vérifier quelque chose. C’était des questions dont tu écoutais réellement la réponse. Et la réponse, qu’on était parfois tenté de vite formuler pour aller de l’avant et faire plusieurs choses en même temps (entretenir un accord, entretenir un fil de discussion, etc.), la réponse devait donc être à la hauteur, responsable au plein sens du terme. J’ai donc souvent été touchée et admirative du mélange d’autorité scientifique, de positions très fortement assumées, de puissance théorique et érudite dans les arguments, et de doute réel intense, de scrupule, d’attente authentique à l’égard de ce que je pouvais en penser. Ce qu’on disait comptait. Il y a eu des appels téléphoniques, je me souviens des lieux où j’étais pendant ces appels, où je comprenais que tu pouvais décider de quelque chose en fonction de ma réponse, ce qui est quand même si rare. Je te rappelais ensuite tant j’étais travaillée par cette responsabilité et par le sentiment de ne pas avoir assez pris au sérieux ma propre réponse. Et la conversation reprenait…
…Le mélange, une manière de tout articuler, qui est une écologie, une écologie incarnée dans la vie.
Il y avait par exemple le trésor inestimable des liens affectifs qu’on ne cache pas mais qu’on intègre pleinement à ce qu’on pense et qui nous occupe, en particulier ce qu’on cherche à vivre au plan politique. Par exemple les idées pensées et vécues avec Eva, qui étaient immédiatement restituées comme étant votre commun, et qui enrichissaient tout ce que tu faisais avec autrui. Ce qui est rare c’est de sentir à quel point des choses comptent, et combien elles sont reliées.
Joëlle Le Marec
Je me souviens surtout, et encore plus, de la discussion qui a suivi cette présentation académique. Sur les marches de la Maison des Sciences de l’Homme à Dijon nous avons parlé de basse, de jazz-rock, de rock progressif… de Tony Levin et d’Alain Caron, parmi tant d’autres choses. Un premier échange à l’image de ce qui nous amènera à nouer en premier lieu quelques collaborations, puis une amitié, réelle. Un échange passionné, sincère et ouvert.
Quelques années plus tard et après diverses collaborations, tu es venu – avec l’enthousiasme et l’engagement que nous te connaissons tous -, nous présenter l’idée d’un nouveau projet : le projet ASMA, pour « Arts de la Scène et Musique dans l’Anthropocène »…
En effet, tu as su réunir autour de toi, et fédérer cette diversité d’approches, de points de vue et de contributions pour en faire un ensemble cohérent. Ce projet est incontestablement une réussite. Les nombreuses actions, réalisations et publications qui en sont issues, ainsi que celles à paraître, en attestent. Ton dernier ouvrage est une preuve indéniable de l’épaisseur et de l’actualité de tes réflexions sur les sujets qui ont irrigué ce projet….
Merci pour tout.
Fabrice Pirolli

« Isn’t It a Pity«
En 2013, nous avons présenté Tout un monde de Strat(e)s à La Rochelle. La représentation suivante a eu lieu à Mimizan. Avec de nouveaux musicien-ne-s amateurs. La première partie de Tout un monde de Strat(e)s était composée de songs de « All Things must pass » album de George Harrison.
Voici une première rencontre avec les participants à ce nouveau spectacle. François commente la chanson : Isn’t it a pity.
Il y a une dizaine d‘années, lorsque je le rencontre pour la première fois,c’est Monsieur Ribac, un de mes professeurs de Master. Très rapidement lors de des premiers cours, je prends conscience que cet homme là, n’a pas la même vison de l’enseignement ce que j’ai connu jusqu’à present. Il est passionné et ça le rend passionnant.
…Quelques années plus tard je travaille désormais dans un théâtre et François prend contact avec moi pour imaginer un projet pour ses étudiants. Au Déclic à Dijon il me dit : « Qu‘est-ce qu‘on peut faire ? » Le sous-texte de cette question c‘est : Qu‘est ce qu‘on peut proposer et qui n‘est pas habituel ? Je retrouve ce sentiment qui m‘était familier pendant ses cours, cette conviction que j‘allais à nouveau sortir de ma zone de confort et qu‘il allait me pousser à aller plus loin dans ma pratique professionnelle. C‘est ce qui s‘est passé, avec une pandémie qui a nous forcé à nous réinventer et rebondir une nouvelle fois. A la fin il m‘a dit « c‘était brillant » et j‘étais fière que mon ancien professeur, celui-là particulièrement, prononce ces mots….
Et François était lui. Unique. Singulier. Rieur. Résolu. Chercheur. Enthousiaste. Mélomane.
Alexandra Chopard

© Marie Monteiro
…En entrant dans ce parcours de recherche avec toi, j’avais en tête une méthode assez classique, inspirée par Howard Becker, dans son étude sur les mondes de l’art et du travail artistique, et des chaînes de coopération. Nous avons été tout de suite d’accord sur cette primauté du terrain et sur la nécessité de le travailler sous différentes formes. En réalité, les méthodes, nous les avons adoptées et adaptées « chemin faisant » et, loin des certitudes et des tranquillités méthodologiques, tu faisais feu de tout bois, accordant toute sa place aux technologies numériques. La capture des écrans des mails reçus en surabondance par les « progs », c’est toi ; l’étude des réseaux aussi pour saisir les programmateurices dans leurs relations extérieures et conjointement pour saisir l’articulation de la programmation avec le dispositif d’ensemble. Toi encore qui a sollicité A. Mogoutov pour l’étude par les cartes de réseaux des lieux et de leur réputation. A tes côtés, j’ai même expérimenté la conférence de consensus comme outil de recherche… Mais surtout, j’ai trouvé là quelque chose de pas si fréquent dans le monde universitaire, un vrai partage de l’objet et des questions de la recherche, une construction commune grâce à nos discussions. J’y ai beaucoup appris, dans ces ajustements incessants au terrain, dans cette intranquillité méthodologique…
J’ai appris à connaître François, et aussi Eva qu’il associait volontiers à notre recherche, son insatiable curiosité, son intelligence et sa lucidité, son appétence pour différentes pensées et méthodes (et là comme ailleurs, c’est quelqu’un qui vous entraîne, toujours en mouvement, toujours au travail), son côté entier, sans concession, son mépris des hiérarchies et des pesanteurs institutionnelles. Son féminisme aussi, féminisme de tous les instants, je me souviens de toutes nos discussions sur la manière de marquer le féminin dans notre écriture ; son humanisme enfin, son souci des plus faibles, et son inquiétude face au « monde en train de se défaire »…
François est un homme de passion et d’admiration. A mon tour de dire l’admiration que j’ai pour son travail et pour son art. Heureusement, je le lui ai dit.
François me faisait écouter des groupes de rock que j’avais tant aimés, il y a longtemps… et d’autres, des groupes de femmes que souvent je ne connaissais pas. C’est cette image, associée à Eva, que je veux garder.
Merci François…
Catherine Dutheil Pesssin

…Je souhaiterais témoigner de la générosité de François, de son enthousiasme aussi. L’université va vite. Non pas qu’il n’y ait pas d’intérêt des chercheur·euses plus avancés, mais iels n’ont pas toujours le temps. François le prenait et se faisait un plaisir de discuter, d‘oser des détours, d’encourager surtout – il veillait toujours à le faire – de challenger aussi : n’était-on pas un peu en train de répéter une doxa ?
Lorsque l’on avait rendez-vous, je savais quand on commencerait, mais jamais quand est-ce que l’on terminerait. Et ce que je pensais qui allait être un court appel pouvait se transformer en deux heures et demie de discussions à bâtons rompus, passant de l’histoire des techniques, à une critique acerbe du concept de réseau, une longue liste de livres à lire absolument. Des discussions sur la musique aussi, ses mythologies, le prog rock, les Beatles bien sûr –impossible d’y échapper –et plus récemment le pedal steel, instrument qui malgré toute la pédagogie de François parait, pour le piètre musicien que je suis, complétement hors d’intelligibilité !
Tout cela faisait l’expérience d’une rencontre avec François. À plusieurs reprises il a été pour moi – et je sais que c’est vrai pour d’autres – un bol d’air. De douceur également, dans le duo formé avec Eva, que j’ai ressenti de la première rencontre à Porto où elle était aussi présente, à une tasse de thé dans leur appartement dijonnais ou leur jardin dans le Morvan.
François, merci pour ton amitié. Je garderai ton enthousiasme et ta générosité, goodbye boy
Loïc Riom
….J’ai dû croiser François pour la première fois en 2004, à Avignon, en pleine crise autour de l’intermittence. Il m’avait parlé de son livre L’avaleur de rock et j’avais dû lui dire que je regrettais qu’il ne l’ai pas publié chez nous à l’IRMA (Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles).
Quand son bouquin est sorti, j’ai kiffé. Pour son contenu bien sûr, mais au-delà, par son apport à la compréhension et à l’indiscipline de notre secteur.
Comme l’a écrit Damien Tassin à l’époque : « Ribac considère le rock comme un art du studio ».
Rappeler aussi brillamment combien l’enregistrement (le disque) est à la base de notre culture, arrivait à pont nommé face à l’étrangeté des politiques culturelles déterminées par le Ministère de la culture et de la communication à travers ses prismes normatifs : une Direction pour la Création, une autre pour les industries.
Non ! Le rock ne pouvait se limiter à la classification de « compagnies » ou d’orchestres s’affairant dans le « spectacle vivant » v/s l’entretien économique d’une piste-son pour le champ audiovisuel.
Du coup, je pris un malin plaisir à faire intervenir François dans des tas d’endroits où sa parole sortait des sentiers battus : du Commissariat au Plan où le groupe Orfeo bûchait sur « l’état stratège » vis-à-vis « de la création et du travail artistiques » aux congrès de la Ministère de la culture et de la communication à Toulouse en passant le Centre de formation des enseignants de la musique de Lyon, l’Observatoire des politiques culturelles de Grenoble, le Département des études, statistiques et prospective du ministère de la culture ou le 1*er PopMind de la Fédélima (etc)…
La plupart du temps, c’était pour lui l’occasion de produire une contribution (texte ou intervention) circonstanciée. Ainsi, il acceptait de s’inscrire “dans le débat”, de s’y investir au côté des acteurs (et des actrices , s’il y en avait), non pas pour y représenter une tendance mais, au contraire, pour y éclater les conformismes corpos et y balancer ses alertes…
Gilles Castagnac

…Je voulais rendre hommage à François parce que je pense que c’est sûrement un des intellectuels qui a le mieux traité la question, l’interaction entre culture, art et anthropocène.
J’ai beaucoup appris de lui et je garde de lui un souvenir vraiment magnifique de l’intensité qu’il avait à traiter cette question-là. D’un point de vue bien évidemment intellectuel, il connaissait tout à cette question, à l’envergure de cette question. Ce qui est rare dans ce domaine, dans cette réflexion.Et aussi parce qu’il avait fait des enquêtes, des enquêtes très personnelles en plus, presque auto-ethnographiques de cette question-là. Et j’ai beaucoup appris à côté de lui. Je me rappelle aussi que nous avions une discussion très intéressante sur les attachements de la culture parce qu’effectivement face aux enjeux de l’anthropocène, on est obligé, en tout cas on a tous nos régimes d’évaluation qui sont remis en question.
Et François me disait très souvent que les souvenirs musicaux, artistiques, de concerts qu’il avait eus dans sa vie étaient des expériences tellement marquantes qu’elles devenaient plus que des attachements, que le mot « attachement » n’était pas suffisant pour qualifier cette relation que l’on peut entretenir à ces entités de la culture Et donc j’étais beaucoup marqué par cette question-là parce que je me disais que finalement je comprenais que ce qu’il traitait c’était finalement une des questions les plus saillantes et en même temps les moins documentées et qui consiste en fait à faire une anthropologie de la culture, de l’art, c’est-à-dire d’un monde quand même assez proliférant pour les sociétés occidentales et que ce monde rempli d’entités et rempli de virtualités justement avait une problématique écologique assez forte mais qui n’était pas forcément la même que dans d’autres mondes ou dans d’autres secteurs d’activité. Et cette question elle m’alimente énormément aujourd’hui et je voulais le remercier parce que sans lui il n’y aurait rien eu de tout ça, de cette réflexion-là et comme je conduis en ce moment un projet de recherche sur ces questions-là, l’ombre, l’influence de François est quotidienne donc je te remercie François pour tout ce que tu as fait, pour tout ce que tu nous as apporté et gros bisous où tu seras, on t’aime beaucoup, salut !
Diego Landivar
J’ai rencontré François Ribac au sein d’un petit groupe de recherche informel qui souhaitait étudier les rapports entre culture musicale et culture technique, en évitant de céder à une approche court-termiste de la recherche, focalisée sur la seule nouveauté numérique. Ses positions en matière de politique culturelle étaient claires et courageuses….C’est aussi l’un des seuls avec qui j’ai pu partager le fait de voir dans le mouvement des Gilets Jaunes une leçon qui devait modifier les études environnementales
Il est parti et il va me manquer. Je m’étais fait une espèce de nouveau-vieil-ami à travers la recherche à l’université, c’était inattendu. Être avec François, c’était retrouver d’un coup de l’oxygène qui vous fait penser et vous rendre compte que vous étiez jusque-là en apnée. On ne pense pas pareil quand on a dans un coin de sa tête un ami qui partage une partie de votre parcours intellectuel, et qui est prêt à vous prendre au sérieux plus que vous-mêmes, parce que ça l’amuse et parce qu’il a un appétit de ça. Pas parce que c’est du boulot à abattre, mais pour la différence que ça pourrait faire. On a eu des désaccords mais on a surtout partagé une forme de camaraderie, par-delà notre écart de génération, mêlée pour moi de beaucoup d’admiration, pour sa rigueur de lecteur, sa franchise, sa générosité. Il était opiniâtre et indépendant d’esprit au point d’être parfois brutal, mais aussi chaleureux et sensible à sa manière. Ca allait ensemble, bizarrement. C’est une forme d’intelligence dans le contact dont je le suis reconnaissant malgré ce qu’elle pouvait avoir de déstabilisant : cette manière d’offrir à l’autre une forme d’exigence et d’honnêteté, sans qu’il l’ait demandée. Avec lui, j’avais toujours cette petite appréhension de devoir éviter d’être paresseux, et puis très vite c’était la joie qui prenait le pas, celle de penser et d’échanger pour de bon. Ca vous oblige à vous porter au-delà de vos réflexes et de vos certitudes. Il n’aimait pas beaucoup jouer le jeu des hiérarchies et baisser la tête, les compromis et l’autorité. En même temps, il apparaissait souvent prêt à écouter et à changer au contact de quelqu’un autre. Il traquait ce qui à tout moment pouvait faire une différence, la différence dont on allait avoir besoin. Je me suis beaucoup demandé comment il avait fait pour être aussi libre dans sa manière de faire de la recherche et puis j’ai fini par lui demander à lui directement. Il a eu un regard de malice et m’a fait une réponse qui m’a plu : c’était grâce aux gens autour de lui – je sais désormais qu’il s’agissait des groupes politique, de musique, d’Eva, de tous les gens des troupes de théâtre…
– qui lui ont donné cette confiance alors qu’il ne l’avait pas spécialement voulue. Et c’était parce qu’il y avait toute une histoire avant lui, des proches pour qui les idées n’avaient pas été un travail spécialisé mais un souffle vital.
Guillaume Heuguet

Pedal steel guitar
Une vidéo de janvier 2024. François s’était acheté une steel guitar Discovery E9 Mullen en 2023 et la travaillait quotidiennement.
Notre album QUI EST FOU ? est sorti en mars 2025
Dave Gregory et Martin Newell, qui ont participé aux enregistrements, ont parlé de l’album ainsi que de François dans ces deux clips




