Compagnie Ribac-Schwabe

Le Monde, 31 janvier 2002

Le « songspiel » de Ribac et Schwabe

Querelles et trahisons au sein d'une multinationale. Le corps du dirigeant Chris Danford remonte des eaux boueuses. Suicide, meurtre ? Une juge d'instruction enquête auprès de ceux qui auraient pu avoir intérêt à cette disparition, une femme et deux hommes. Grâce à un jeune génie du décryptage des mémoires d'ordinateur, un semblant d'explication sera mis au jour. Voilà pour la trame de Qui est fou ?, de la Compagnie Ribac-Schwabe, « opéra-pop » mis en scène par François Abou Salem pour six voix, dix musiciens (l'excellent Herméneutique Orchestra), deux acrobates et un VJ, l'équivalent pour la vidéo des DJ de la scène techno.

Créé et coproduit par le Moulin du Roc - Scène nationale de Niort - et l'Opéra-Grand Théâtre de Reims saluons d'emblée cette institution pour cela -, à la mi-janvier, Qui est fou ? rappelle la forme du songspiel, le théâtre chanté de Bertolt Brecht et Kurt Weill. Comme eux, le compositeur-bassiste François Ribac et la chanteuse-comédienne Eva Schwabe s'intéressent aux faits de notre présent. Loin du manichéisme benêt à la Starmania, les méchants de Qui est fou ? ne sont pas que « très » méchants, la victime ou la juge ne sont pas que des âmes pures. Au spectateur, par l'écoute des chansons et certains éléments de mise en scène, d'exercer sa capacité de jugement. Ribac a écrit une partition inventive et fluide qui va et vient dans le jazz, la pop, la chanson, les relations de sonorités acoustiques et électriques, avec toujours en vue la clarté mélodique magnifiée par certains expérimentateurs des années 1960 et 1970 (écoles Carnaby Street, Soft Machine/Caravan, psychédélisme américain, scène allemande...) et que le rock actuel redécouvre (High Llamas par exemple). Les textes du livret sont signés principalement par Marie-Claire Pasquier, Hervé Le Tellier, Ribac et Schwabe, avec des emprunts à Rainer Maria Rilke ou William Blake.

Des mots en français, anglais et allemand qui collent exactement à la diversité des timbres et au débit des voix. Eva Schwabe (la juge) vient plutôt du lyrique et du cabaret. Sa description, en allemand, du cadavre est un moment de pure grâce horrifique. Marie-Jeanne Iché (présidente d'une société rivale) part de l'improvisation jazz et rock pour tendre au lyrique. Un doublé mis en valeur lors d'un porté par les acrobates ou l'affrontement avec la juge. Cathal Coughlan (rock-star, ami ou ennemi de Danford) dégage cette puissance hantée des Britanniques aux marges. François Gauthier (manipulateur ou manipulé), baryton-basse, vient de l'opéra. Quant à Jamil Gaspar, 11 ans, son sens du placement est une leçon pour la « Star Academy ».
La mise en scène a minima de François Abou Salem gère les déplacements des personnages comme au jeu d'échecs. Il y manque un peu de lisibilité, surtout pour les deux acrobates-tueurs à gages, dont les beaux mouvements tiennent surtout du décoratif. Des phrases, photographies ou films sont projetés sur un grand écran. C'est de là qu'apparaît le mort, interprété par Martin Newell. Cadeau ultime de Qui est fou ?, Newell est un proche d'Andy Partridge et Colin Moulding, le duo pop XTC. Physiquement absent mais étonnamment présent, par la force créative de Ribac.

Sylvain Siclier