Compagnie Ribac-Schwabe

Le Monde, 23 avril 1999

L'histoire de l'image gaie et sérieuse sur la musique de François Ribac

Le Regard de Lyncée, musique de François Ribac, mise en scène de Patrice Bigel ; textes de Marie-Claire Pasquier, Serge Grünberg, Hervé Le Tellier et Goethe. Créé le 7 avril 1999 au Forum Culturel du Blanc-Mesnil. Représentations : CNAT Le Manège de Reims, les 28 et 29 avril (sous réserve), Espace Louis Lumière d'Épinay sur Seine le 7 mai, le Moulin du Roc à Niort le 11 mai, Le Centre des Bords de Marne le 18 mai.

De grande toiles peintes en brun-orange percées de formes carrées vont et viennent à des vitesses variables, de bas en haut, ou de long en large. Trois acteurs-chanteurs apparaissent, par périodes, dans les carrés. On les imagine dans un ascenseur qui plonge dans les ténèbres d'une mine, ils semblent marcher vers l'infini. Le spectateur, par un effet optique, participe à ses mouvements. Plus tard, il y aura aussi un plateau nu, des projections, d'autres effets. C'est simple, efficace, un peu magique. Le Regard de Lyncée, spectacle musical -Patrice Bigel est le metteur en scène, François Ribac le compositeur- conte, en chansons, passages instrumentaux et trois "actes", l'histoire de l'image depuis le XIXe siècle, de la découverte des rayons X par le physicien allemand Röntgen jusqu'au réseau planétaire des satellites et d'Internet. Lyncée, personnage de la mythologie sert de fil rouge.

L'argument dramatique et la musique sont de François Ribac. Il a joué du jazz free, tout en écoutant les groupes des années 70 (Soft Machine, King Crimson, Henry Cow, le rock allemand de Can ou Faust). Sa musique vient un peu de certaines figures rythmiques d'Igor Stravinsky -inspirateur de Frank Zappa, à qui l'on pense parfois- un peu des mélodies limpides de la pop, un peu des mélancolies rêveuses de Robert Wyatt et d'une forme de néo-classique matiné de cabaret à la Michael Westbrook. Toutes ces influences permettent à des chansons d'exister. Les chanteurs Marie Grenon, Eva Schwabe et Ken Norris ont fort à faire avec les textes (ceux d'Hervé Le Tellier sont les plus réussis), parfois narratifs, à d'autres moments fantaisistes façon Queneau. Il leur faut passer de la samba à la fanfare, de l'électronique répétitive à des airs de jazz. À chaque genre son souffle, son impulsion. Le soir de la création, pour cause de voix un peu tendues, certains mots étaient mangés, des équilibres avec la bande musicale restaient à trouver. Mais l'on pouvait voir et entendre vers quoi tendait ce Regard, une œuvre gaie et sérieuse, moderne et poétique, un peu comme un opéra à l'italienne ou un comédie musicale avec son lot de surprises pour relancer, sans tomber dans le spectaculaire, l'intérêt.

Sylvain Siclier