Compagnie Ribac-Schwabe

La Terrasse, avril 1999

La scène émulation

Venu du rock, passé par le jazz, influencé par la nouvelle musique américaine, François Ribac confirme sa fascination pour la scène en signant son quatrième opéra Le Regard de Lyncée. Une fable où le héros grec ressuscité par Goethe dans Faust, porte son regard affuté sur différentes époques, de la Grèce antique jusqu'à nos jours. Création les 7 et 8 avril à Blanc-Mesnil, dans une mise en scène de Patrice Bigel, avec la complicité de Eva Schwabe, compagne et principale interprète de ce jeune compositeur iconoclaste de 37 ans.

- Vous avez débuté votre carrière de musicien en tant que bassiste de rock, aujourd'hui vous composez des opéras...

François Ribac :
Je crois qu'il y a une relation étroite entre le rock, le jazz et la musique vocale. Une des caractéristiques du rock dans ses meilleures expressions est qu'il est toujours chanté, qu'il y a du texte, du sens. Il y a aussi de très grands poètes dans l'histoire du rock. Pour quelqu'un comme moi qui a une culture rock, une culture jazz, le fait de faire des productions opératiques n'est pas un hasard. La voix est au centre de ma réflexion et de mon travail depuis le début.

-Doit-on vraiment parler d'opéra au sujet du Regard de Lyncée ? On sait que l'univers musical dont vous êtes porteur ne renvoie pas forcément à l'univers traditionnel de l'opéra...

François Ribac :
C'est un opéra. Même si pour le grand public ce terme est souvent synonyme de la forme des XVIIIe et XIXe siècles. Quand on parle d'opéra, on parle de deux choses. D'abord, d'histoires qui sont chantées, je pense que c'est ce qui est essentiel. Et puis, par ailleurs, d'un spectacle qui a vocation à être hybride, à associer des arts. Bien sûr, j'entends plutôt “opéra" dans le sens où un Philip Glass et un Bob Wilson ont pu l'employer pour Einstein on the Beach, ou encore comme Meredith Monk ou Robert Ashley. Quand ils parlent d'opéra, il s'agit vraiment de narration musicale. Du point de vue de l'esthétique musicale, je travaille avec des chanteurs qui utilisent des microphones, avec des timbres qui sont des voix naturelles. je n'utilise pas la couleur vocale du lyrique. En ce qui concerne par contre la machinerie théâtrale, pour la première partie de ce spectacle, on travaille dans une forme qui est vraiment très proche de celle que l'on utilisait au XIXe siècle.

-Vous vous rattachez à un courant musical essentiellement anglo-saxon. Ne vous sentez vous pas seul en France dans cette démarche ?

François Ribac :
Vous demandez à un artiste s'il se sent seul... (rires). Je pense qu'il y a aujourd'hui tout un courant de musiciens-c'est vrai ce sont des anglo-saxons- dont le principal centre d'intérêt est le théâtre. Mon problème n'est pas de me situer en opposition ou en solitaire par rapport au courant lyrique et à l'utilisation de la tradition lyrique que l'on retrouve effectivement dans la musique contemporaine. Ce n'est pas d'être un faiseur de ruptures. Je me place dans une tradition qui est autre, qui du point de vue musical est plus proche du jazz ou de certains courants du rock et plus généralement de ce que l'on pourrait appeler la musique savante anglo-saxonne, et qui par ailleurs a comme centre d'intérêts principaux, la dramaturgie, l'écriture scénique et plus généralement, la scène. Je partage beaucoup de choses avec des gens de théâtre et ce n'est pas toujours le cas des musiciens...

-Peu de musiciens renoncent comme vous le faites à la technique vocale du“ grand opéra” ...

François Ribac :
La technique du lyrique est liée en grande partie à l'époque du bel canto, à la forme des théâtres, au fait qu'il fallait passer la voix au-dessus de l'orchestre et que cet orchestre, à l'époque de Puccini et de Richard Strauss, était très massif. Maintenant que la technologie permet d'amplifier la voix, on peut faire le choix de conserver ces techniques vocales pour des raisons esthétiques mais les raisons physiques ont disparu. C'est vrai que je me suis toujours étonné de voir, dans certains courants musicaux, des gens qui professent la modernité sur les questions de l'instrumentation, de l'écriture musicale voire de la dramaturgie, et qui, sur la question de la technique vocale, restent dans un dogme pétrifié.

Propos recueillis par Jean Lukas