Compagnie Ribac-Schwabe

Sociologie de l’art, n° 19 Editions L'Harmattan, 2012

François Ribac, (iconographie, Giulia Conte)
Les Stars du Rock au cinéma
Paris, Armand Colin, 2011

Dernier né de la très stimulante collection dirigée par Michel Marie, dédiée au cinéma à travers des thématiques originales, (Les Monstres au cinéma, Les Films maudits, Les Femmes d’action au cinéma, etc ), le livre écrit par François Ribac continue la série avec fougue et élégance en étudiant dans cet opus au format original les relations très fusionnelles des stars de rock avec le cinéma.

Le cinéma comme le rock sont arts nés de la technologie du XXe siècle, tous deux ont déferlé sur le monde et donné naissance à des économies, des cultures, des imaginaires. Leur mariage ne pouvait qu’être réussi, et ce sont les figures majeures de cette union heureuse que François Ribac convoque et analyse ici, à travers un corpus de films de fiction et clips des années 50 aux années 90.

Dès les débuts du rock, au milieu des 50’s, cinéastes et producteurs de Hollywood comprennent tout le parti qu’ils peuvent tirer de la représentation de l’émergence de cette culture musicale qui est aussi, très vite, un style de vie: les films offrent alors un espace de jeu où le corps des Stars exprime la dialectique entre personne et personnage, et où se joue la tension résultant de cette coexistence entre vie privée et vie publique. Le corps de la Star est un des fils rouges de l’analyse, puisqu’il entretient tous les troubles imaginables sur la relation fiction/réel dans les divers degrés d’incarnation entre scène musicale et plateau de cinéma.

Le premier film dont la bande son comporte du rock’n’roll (1955, Blackboard Jungle, Richard Brooks) place la musique au centre du conflit des générations, et la pose ainsi en opérateur symbolique du malaise de la jeunesse américaine. A l’inverse, les films suivants, souvent situés dans le milieu du spectacle et du show business, proposent des récits au sein desquels les stars évoluent comme dans les comédies musicales. Le rock’n’roll en pleine expansion va donc gagner, par le cinéma, à être connu dans le monde. C’est aussi qu’il participe pleinement à la création et à l’amplification des mythes du rock : les films dans lesquels joue Elvis rejouent à l’envi les débuts de sa carrière, et racontent l’instant fondateur du mythe, à savoir son premier enregistrement. Les films « Beach Movies » quant à eux mettent clairement en récit l’essor de la culture rock adolescente aux USA (le surf, la plage, les intrigues amoureuses, les bandes…), quasiment en temps parallèle, ce qui fait de ce cinéma de fiction une forme originale d’accompagnement du réel.

La Grande Bretagne, dès 1957, importe les schémas cinématographiques adoptés avec Elvis. Les Stars du rock anglais trouveront leur style en excellant « à s’approprier les codes narratifs et corporels du genre, et en particulier des scènes de ballets ». L’innovation vient des Beatles, qui eux utilisent le film de façon très spécifique, en mettant en scène leurs corps joueurs et libérés, et en montrant le groupe à l’oeuvre, dans les processus mêmes de création de leur musique et des disques.
A partir de ce moment, on peut décliner quatre manières de filmer les Stars de rock :
- les fictions avec de vraies formations
- les films tirant vers des parodies de vie de groupe
- les programmes télévisés inspirés par des groupes ou des artistes (comme la série The Monkees, créée en 1966)
- les films ou séries télévisées dont l’intrigue est puisée dans un disque ou une chanson (par exemple, Tommy, en 1975).

Toutes ces manières de créer du récit cinématographique à partir de l’univers des artistes sont étudiées finement, au cas par cas, de Ringo Starr à Bob Dylan, en passant par David Bowie, Kris Kristofferson, Cher ou Tom Waits. C’est chaque fois fascinant, parce que chacune de ces Stars a sa manière propre de passer de l’un à l’autre, et dans ces passages de fusionner ses identités, de multiplier les identités, ou de jouer de la distance avec les rôles. Le livre s’achève sur les deux icônes extraordinaires que sont Michael Jackson et Madonna ; ces deux artistes se sont imposés grâce aux clips, où ils remettent au premier plan le corps et la danse, puisant chacun à leur manière la force de leur art dans une nouvelle formule de la culture populaire américaine.

Dans l’histoire de ces relations fusionnelles entre rock et cinéma, entre musique et image, Ribac raconte et explique de manière originale non seulement l’impact du cinéma sur la carrière des Stars, mais aussi ses effets sur leur musique. La cohérence de l’univers rock des Stars se déploie dans le cinéma et inversement, le cinéma nourrit l’imaginaire et la création musicale des Stars.

On peut encore souligner la place importante de l’iconographie dans ce livre, qui vient combler le manque des images cinématographiques par des photographies, captures d’écran, images de films, de télévision, de clips, ou encore images d’affiches de films. Ces photographies bien choisies, et commentées, ne sont pas de simples illustrations à usage métonymique du film ; elles jouent en langage complémentaire par rapport au texte analytique, en offrant leur langage visuel propre, global, et leur puissance de monstration.

Catherine Dutheil-Pessin
Université Pierre-Mendès-France, Grenoble 2