Compagnie Ribac-Schwabe

Jazz News, Mai 2011
Body & Soul par Sébastian Danchin
De la soul, du blues, du rhythm'n blues et du gospel...

LE ROCK EN NOIR ET BLANC

La sortie simultanée de deux ouvrages musicaux, l'un consacré à Johnny Hallyday et l'autre au cinéma, nous rapelle que le rock'n' roll, plus encore que la trompette de Satchmo, a contribué à l'effondrement des murailles musicales du Jéricho dans lequel nous vivons depuis l'avènement d'Elvis.

Dès son premier numéro, Jazz News proclamait son intention d'ouvrir ses colonnes à tous les héritages du jazz, à tous ses avatars, et je m'empresse d'abuser de cette licence en recommandant la lecture du livre que publient ces jours-ci deux fans avoués de Johnny (1). À condition de ne pas se laisser abuser par un titre ambigu (Johnny et le rock'n'roll) et d'oublier le manque d'objectivité des auteurs dans leur aprréciation des qualités vocales de l'idole des jeunes, on trouvera içi la dissection méthodique de tous les emprunts que le King de la sphère francophone a pu faire à la musique triomphante de l'Amérique des années cinquante. Présenté sous forme d'abécédaire, ce recueil rapelle la longue ligne des filiations en évoquant les créateurs, auteurs et compositeurs originaux dans un luxe de détails qui doit beaucoup à la passion de Baerst et Tassy pour le blues.
L'approbation de la musique afro-américaine par les classes moyennes des grands nations occidentales n'est pas un phénomène nouveau. On avait déjà constaté le phénomène à l'époque du ragtime, des chanteuses de blues et du swing, mais la transmutation du rhythm'n'blues en un idiome universel montre à quel point l'héritage de la culture populaire noire a été l'un des acteurs essentiels de la mondialisation en donnant au capitalisme US le visage séduisant de la jeunesse et de la liberté.
Parallèlement à la chanson, le cinéma est l'autre grand moteur de cette metamorphose. On savait déjà que le western et la comédie musicale avaient servi de cheval de Troie au rêve americain à l'heure du plan Marshall ; en explorant avec beaucoup de finesse, dans un livre superbement illustré, l'intimité des rapports entre le septième art et le rock (2), le sociologue François Ribac démontre que l'invention d'une imagerie rock, à travers le visage de ses montres sacrés, aura affecté durablement notre conception de la posture musicale, mais aussi notre perception du noir en tant que vecteur de prédilection de l'innovation.
Alibis d'ordre décoratif à l'heure des films d'Elvis Presley, Ribac montre que les stars afro-américaines prennent un pouvoir inédit au lendemain de l'irruption de Michael Jackson sur la scène planétaire. À terme, cette banalisation de „l'Autre“ aura permis l'accession de Barack Obama à la Maison Blanche, avec la promesse du métissage fécond annoncé par la globalisation des cultures.

(1)Johnny et le rock'n'roll, de David Baerst et Pascal Tassy,
Paris, Éditions Jacques Grancher, 2011, 312 p. 17 €
(2)Les Stars du rock au cinéma, de François Ribac et Giulia Conte,
Paris, Armand Colin, 2011, 128 p. 15,80 €